Tuesday, March 20, 2012

Cahiers d'une jeune femme aux boucles folles - les lettres retrouvées


Notre enquête se confirme. Nous avons trouvé hier dans la cheminée du château de C., à moitié consumées, deux lettres de la comtesse Marianne de Saint André à son amie d’enfance Louise de Carnillac.



Lettre du 21 février



Ma belle et bonne amie Louise,

vous ne douterez point du fait que vous me manquiez. J'aurais aimé vous voir, le teint ravivé par le soleil et le vent aussi léger qu'impétueux des contrées méridionales. N'ayant point quitté le gris du paysage belge ces temps-ci, je m'aventure au loin dans mes pensées et dans mes lectures.  Si le thème même du voyage pu me paraître presque odieux il y a deux semaines, car je le mettais en relation avec le départ du Comte B***, je suis plus que curieuse de m'entendre raconter le désert et la terre d'Algérie, comme un périple audacieux.
C'est avec regret que je dois vous annoncer que nous devrons remettre nos retrouvailles, car je ne fus point choisie pour remplir le rôle de  l'émissaire dépêché a Paris dans l'affaire des laissez-passer. J'ai donc pris ma plume pour vous écrire quelques nouvelles, avec d'autant plus de plaisir que mes lectures me donnent envie de belles lettres. Après quelques manuscrits amusants, mais de médiocre qualité, j'ai entamé l'Aurélien d'Aragon que vous m'aviez judicieusement recommandé. Quel bonheur que ce grand poème en prose! Je me délecte des tournures du poète, de ses regards sur Paris qui ne me donnent qu'une envie, celle d'y retourner pour me promener.
Quand à mes sentiments, je ne sais si c'est le printemps, si c'est de m'être pleinement exprimée pour la première fois, mais je les vois éclore et s'épanouir après l'hiver.
Ou est-ce un dernier sursaut avant l'agonie finale, qui me donne l'impression d'être bénie des cieux, étouffant presque de me sentir amoureuse; infiniment heureuse de vivre cette vertigineuse ivresse.
Là, tellement près du départ du Comte, jaillit en gerbes folles une de mes réalités, cette flèche profondément enfoncée dans mon sein. Gravement entaillé, mon coeur semble s'être réjouit, après la douleur, de se sentir battre a tout rompre. Etrange retournement, qui me surprend autant que vous en serez étonnée.
La plus belle chose que je vis a l'instant est de me dévoiler presque entièrement a l'objet de ma passion.
L'esprit cynique en moi me dit que je suis mauvaise joueuse que de miser le tout au tout lorsqu'il n'y a point de risque, plus rien à perdre. Mais ne dit-on pas que lorsqu'il n'y a rien à perdre, tout est à gagner?



Vous me voyez ma chère amie, pleine de reconnaissance envers le ciel qui m'a envoyé le Comte car je me sens grandir.



Dans l'attente des nouvelles de ma Louise, je vous embrasse affectueusement,



Marianne de Saint André 

****
Lettre du 25 février


Mon amie,



je ris, je ris a vous lire, a la fois de bon coeur et nerveusement, votre clairvoyance me réjouit et m'alarme.

Vos bonnes paroles ne me rebutent point, car je les reçois comme un miroir de ma conscience.  Je connais mes démons et si je ne peux encore tout à fait les maîtriser, je les vois tout de même. Je les suis donc à la trace, au moment ou ils me poursuivent sans relâche. Je les pense et repense, essayant de voir leurs pièges et les costumes qu'ils revêtent, perfides, pour mieux me tromper.
Qu'à cela ne tienne, je tente de les combattre en les voyant avancer. J'écris a nouveau mes pensées, et j'essaie de les coucher sur le papier telles qu'elles me viennent a l'esprit. Bénéfique exercice, car telle une encre sympathique qui réapparaîtrait a la chandelle, les mécanismes inconscients se montrent soudain nus à la lumière du jour.
Mon âme reste enflammée de découvrir un besoin précipité de tout donner a l'être qui m'échappe. C'est en ce point précis que je me sens changer. Je ne puis être que honteuse de ne pouvoir admettre que si tardivement un besoin de donner de l'amour, alors que je ne pensais nécessaire que celui d'en recevoir. Je me sens ingénue...J'ai l'impression d'avoir tout à redécouvrir. Et là, l'ivresse me prend car la chute est plus que probable.
Long et tortueux est le chemin qui nous mène à la faculté de se laisser  aimer et d'aimer. Ma reconnaissance va donc à la providence qui me fait avancer, combien même il ne s'agirait que d'une coudée... 
Je loue en la passion qu'a provoqué le Comte l'embûche qu'elle représente sur mon parcours initiatique. 
Quant à la force avec laquelle mon sentiment s'est trouvé ravivé, j'y vois (je ne nierai pas une part de probabilité dans vos propos) aussi une reconnaissance tardive du bien-être calme que j'ai vécu avec lui avant de savoir son départ imminent. Lorsque tout allait bien, point de sursis, j'avais tout le temps de découvrir mes sentiments et de les voir s'accroître.  

Puis, confrontée a une fin possible, l'amoureuse s'est dressée dans toute sa hauteur, sauvage,  comme pour s'affirmer vivante face à  une vision moribonde. La passion me domine ma chère Louise, et j'espère qu'il vous sera possible de donner  foi a ma sincérité dans cette confusion.

Je me trouve mal, défaillante a écrire ces lignes. Soutenez moi, je vous prie, de votre bienveillante présence.



Tendrement,



Votre Marianne 

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